Quatre ans après un dernier album studio portant son nom, Keren Ann refait surface avec de nouvelles compositions pilotées au ralenti sur le goudron liquéfié d’une autoroute pop ornée de diamants. Direction le chef d’oeuvre, sur la voie de la délicatesse.

Dix ans et des poussières que l’israélienne francophone a entamé sa carrière, et six oeuvres en solo plus tard, son savoir-faire musical reste toujours une énigme. Décryptage impossible. Ses ingrédients sont pourtant ceux partagés par une pléiade d’artistes qui se rapprochent de son registre pop: rythmique lancinante, arrangements classieux, chant planant, recouverts tous trois d’une épaisse couche de mélancolie. Bref, la recette classique par excellence de nombreux compositeurs introvertis ou confinés à l’intime, plus habitués à rencontrer la lassitude que l’élégance. L’exact inverse de Keren Ann et de sa musique, pure, aérienne, qui trouve toujours le moyen de nous faire accepter sa dynamique somnolente. Sans punch mais pas totalement dénué de groove, ’101′ apparaît comme un compagnon musical de luxe, engourdi et rêvasseur. Un anesthésiant et anxiolytique puissant malgré ses traits marqués par la déprime, une aire de repos éthérée pour tout auditeur en quête du bonheur simple. Sous une apparence un peu élitiste et snob – la minutie des arrangements faisant parfois oublier la structure minimaliste des mélodies – se cache un véritable séjour en thalassothérapie sous forme dématérialisée. ’101′ livre ses pistes comme des activités détentes, soulageant corps et âme en douceur.

« Song From A Tour Bus » illustre à merveille le calme mélodique dans lequel Keren Ann se complaît et l’état de sérénité irréel dans lequel elle aime plonger ses auditeurs. Cette voix qui flotte puis se dissout dans l’air, ces sonorités suspendues dans le vide qui rassurent, voilà le genre d’atouts à disposition d’une artiste toujours prête à vous donner la sensation de décoller du sol. Bis repetita et même sentiment de planer sur « You Were On Fire »« Strange Weather » et « Run With You », autres joyaux éthérés et mélancoliques présents sur l’album, puis causes d’une monotonie  rompue bien vite par la diversité globale proposée par la tracklist. On abandonne ainsi régulièrement la pop de haute altitude pour des compositions moins vaporeuses. « Sugar Mama » et « Blood In My Hands » lancent sur le disque une vague de chaleur grâce à leur coloration folk festive et leurs beats tape-à-l’oeil, tandis que « All The Beautiful Girls », « My Name Is Trouble » et « She Won’t Trade It For Nothing » évoquent respectivement « Dust In The Wind » de Kansas , les expérimentations de St Vincent et PJ Harvey et la simplicité d’écriture des pop-songs des années 60. De ce voyage magnifique et sensible, on regrettera simplement sa conclusion éponyme, « 101″, une narration longue et inutilement lourdingue qui écorche un peu bêtement un tableau général d’une beauté absolue.

’101′ est sans doute ce qu’on a pu écouter de plus beau et accompli en ce début d’année aux côtés du ‘Let’s England Shake‘ de PJ Harvey. Tout simplement.

Sortie le 28.02.2011

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par Thibault F.