Il existe un Vietnam que l’on découvre derrière les façades colorées de Hanoï, les lanternes de Hội An et les barques de la baie d’Ha Long. Un Vietnam plus discret, parfois plus rude, où les routes s’effacent dans la montagne, où les rizières descendent en escaliers jusqu’aux vallées et où les villages semblent retenir leur souffle au passage d’un voyageur.
Partir vers ces terres lointaines du Vietnam, c’est accepter de ralentir. Les distances paraissent courtes sur une carte, mais les cols, les pistes et les bus sinueux leur donnent une autre mesure. Ici, le voyage ne se compte pas seulement en kilomètres. Il se mesure en sourires échangés, en bols de soupe fumante, en heures passées à regarder la brume se lever sur les montagnes.
Voici quelques étapes incontournables pour découvrir un Vietnam loin des itinéraires les plus fréquentés, avec des repères pratiques pour préparer un périple aussi dépaysant qu’inoubliable.
Hà Giang, la frontière sauvage du Nord
Au nord du pays, Hà Giang s’étire le long de la frontière chinoise. La province est souvent décrite comme l’un des plus beaux territoires du Vietnam, et il suffit de quelques virages sur la célèbre boucle de Hà Giang pour comprendre pourquoi.
La route grimpe entre des montagnes calcaires, plonge dans des vallées profondes et traverse des villages où les minorités ethniques vivent encore au rythme des marchés et des saisons. Le col de Mã Pí Lèng offre un panorama spectaculaire sur la rivière Nho Quế, mince ruban turquoise perdu entre les parois rocheuses. On y reste souvent plus longtemps que prévu. Non pas parce qu’il y a tant de choses à faire, mais parce qu’il devient difficile de repartir.
La boucle se parcourt généralement en trois à cinq jours, à moto ou avec un chauffeur local. La conduite demande toutefois de l’expérience : certains passages sont étroits, les camions nombreux et la météo parfois imprévisible. Pour les voyageurs moins à l’aise sur deux roues, l’option d’un easy rider permet de profiter du paysage sans transformer chaque virage en négociation avec son destin.
- Étapes recommandées : Quản Bạ, Yên Minh, Đồng Văn et Mèo Vạc.
- Meilleure période : de septembre à novembre pour les paysages dorés et les températures agréables ; de mars à mai pour les fleurs et les vallées verdoyantes.
- À goûter : le thắng cố, un plat traditionnel souvent préparé à base de viande et d’épices, ainsi que les galettes de sarrasin.
Dans les marchés de Hà Giang, les costumes traditionnels ajoutent des touches de rouge, de bleu et de rose à la montagne. Il faut y aller tôt, avant que les étals ne se vident. Les conversations s’animent autour d’un café noir ou d’un bol de bouillon. On ne comprend pas toujours les mots, mais on comprend les gestes. Et parfois, c’est suffisant.
Ba Bể, le lac caché dans les montagnes
Plus au sud de Hà Giang, le parc national de Ba Bể abrite l’un des plus grands lacs naturels du Vietnam. Entouré de falaises calcaires, de forêts épaisses et de villages de l’ethnie Tay, le site possède une beauté paisible, presque silencieuse.
Une promenade en bateau sur le lac permet d’approcher les grottes de Puông, creusées par la rivière, et les cascades de Đầu Đẳng. L’eau sombre reflète les reliefs couverts de végétation. Les matinées sont souvent enveloppées d’une brume légère, comme si le paysage avait besoin de quelques minutes pour se réveiller.
Le parc se découvre aussi à pied. Plusieurs sentiers relient les villages et traversent des rizières, des sous-bois et de petits ponts de bambou. Les maisons sur pilotis accueillent parfois les voyageurs pour une nuit. Dormir dans une famille locale n’a rien d’un séjour hôtelier : le matelas peut être ferme, les coqs matinaux et le dîner particulièrement copieux. Mais la chaleur de l’accueil compense largement ces petits désagréments.
Ba Bể convient à ceux qui souhaitent s’éloigner du bruit sans renoncer à une découverte culturelle. Ici, les soirées se passent autour d’un repas partagé, au son d’une conversation douce ou d’un instrument traditionnel. Le lac semble alors prolonger la nuit.
La réserve naturelle de Pù Luông, entre rizières et maisons sur pilotis
À quelques heures de route de Hanoï, Pù Luông offre une alternative plus tranquille à la célèbre vallée de Mai Châu et aux paysages très fréquentés de Sapa. La réserve naturelle s’étend dans une région de montagnes, de rizières en terrasses et de forêts où vivent notamment les communautés Thai et Muong.
Les randonnées constituent la meilleure manière de découvrir Pù Luông. Les sentiers passent entre les parcelles cultivées, longent des ruisseaux et traversent des villages préservés. Les roues à eau en bambou, utilisées pour irriguer les rizières, tournent lentement au fil du courant. Elles donnent au paysage une allure presque intemporelle.
La vallée change de visage selon les mois. En mai et juin, les rizières se remplissent d’un vert éclatant. En septembre et octobre, le riz mûr colore les pentes d’un jaune lumineux. Les agriculteurs travaillent alors dans les champs, souvent à la main, tandis que les buffles observent la scène avec cette tranquillité désarmante propre aux animaux qui n’ont jamais eu à prendre l’avion.
- Prévoyez deux à trois jours pour une découverte équilibrée de la réserve.
- Choisissez une maison d’hôtes familiale dans un village plutôt qu’un établissement isolé.
- Emportez de bonnes chaussures, un vêtement de pluie et une lampe frontale.
- Respectez les habitants en demandant avant de photographier les personnes ou les maisons.
Le soir, les hébergements servent souvent des plats simples et savoureux : légumes sautés, riz parfumé, poulet aux herbes, tofu et viande grillée. Assis sur une terrasse en bois, face aux montagnes assombries, on comprend que le luxe peut parfois tenir dans une assiette chaude et une vue dégagée.
La province de Cao Bằng et les chutes de Bản Giốc
Cao Bằng se trouve dans l’extrême nord-est du Vietnam, loin des grands circuits touristiques. La province est pourtant riche de paysages remarquables, de grottes, de vallées fertiles et de villages ruraux. Son joyau le plus connu reste la cascade de Bản Giốc, située près de la frontière chinoise.
Les eaux de la rivière Quây Sơn se précipitent en plusieurs niveaux sur une large paroi calcaire. Durant la saison des pluies, la cascade devient puissante et bruyante. À la saison sèche, son débit plus calme laisse apparaître les nuances vertes et turquoise de la rivière. Des radeaux permettent de s’en approcher, avec parfois cette sensation étrange de se tenir au milieu d’une frontière sans vraiment savoir où elle commence.
La grotte de Ngườm Ngao mérite également le détour. Ses galeries abritent des stalactites et des stalagmites aux formes étonnantes, éclairées avec davantage de sobriété que dans certains sites touristiques. Le silence y est profond, seulement interrompu par les pas des visiteurs et les gouttes qui tombent du plafond.
Pour rejoindre Cao Bằng depuis Hanoï, il faut compter environ six à huit heures selon le moyen de transport et l’état des routes. Cette durée peut décourager les voyageurs pressés. Elle ravira ceux qui aiment voir le paysage changer par la fenêtre : faubourgs animés, collines boisées, plantations et villages assoupis.
Le parc national de Phong Nha-Kẻ Bàng, royaume souterrain
Au centre du Vietnam, le parc national de Phong Nha-Kẻ Bàng abrite un monde souterrain spectaculaire. La région est célèbre pour ses grottes, dont certaines comptent parmi les plus vastes de la planète. Mais au-delà des records, c’est l’atmosphère du lieu qui impressionne.
La grotte de Phong Nha se visite en bateau, après avoir remonté une rivière bordée de falaises couvertes de jungle. À l’intérieur, les formations rocheuses apparaissent dans la pénombre, éclairées par des faisceaux discrets. La grotte de Tù Làn, accessible lors d’une randonnée encadrée, propose une expérience plus sportive : marche dans la forêt, passages dans l’eau, baignades souterraines et nuits en bivouac.
Pour les voyageurs en quête d’aventure, plusieurs expéditions permettent d’explorer des cavités moins accessibles. Elles nécessitent une bonne condition physique, un équipement adapté et une réservation auprès d’un opérateur autorisé. La grotte de Sơn Đoòng, mondialement connue, reste une aventure coûteuse et très réglementée. Il n’est pas nécessaire de viser l’extrême pour ressentir la grandeur du sous-sol vietnamien.
Le parc offre également de beaux itinéraires à vélo et de petites routes tranquilles entre les villages. Les montagnes karstiques dressent leurs silhouettes au-dessus des rizières. À la tombée du jour, les martinets traversent le ciel tandis que les buffles regagnent lentement les étables. Le décor pourrait sembler immobile, mais il ne l’est jamais vraiment.
Kon Tum et les Hauts Plateaux du Centre
Les Hauts Plateaux du Centre restent souvent oubliés par les voyageurs qui filent vers les plages du littoral. Kon Tum, pourtant, offre une plongée dans un Vietnam différent, marqué par les cultures bahnar, jarai et sedang.
La ville possède une atmosphère paisible, avec ses églises, ses maisons anciennes et ses rues bordées d’arbres. La maison communale bahnar, appelée rong, se reconnaît à son toit très élevé. Elle occupe une place centrale dans la vie des villages et témoigne d’une architecture adaptée au climat comme aux traditions locales.
Autour de Kon Tum, des guides proposent des visites de villages et des randonnées à travers les plantations de café, les forêts et les collines. Il est préférable de privilégier une rencontre organisée avec respect, plutôt qu’une visite rapide où les habitants deviendraient de simples éléments du décor. Le voyage hors des sentiers battus ne dispense jamais de délicatesse.
La région est également réputée pour son café. Dans les petites échoppes, il est servi fort, épais et parfois accompagné de lait concentré. Une tasse suffit à remettre sur pied un voyageur après une longue route. Deux tasses donnent envie de refaire le monde, ce qui est peut-être la fonction première du café.
L’île de Côn Đảo, entre jungle et mémoire
Au large du sud du Vietnam, l’archipel de Côn Đảo combine plages désertes, récifs coralliens et forêts tropicales. L’île principale, Côn Sơn, demeure moins fréquentée que Phú Quốc, malgré ses paysages magnifiques.
Le parc national protège une biodiversité importante. Selon la saison, il est possible d’observer la ponte des tortues marines sur certaines plages, dans le cadre de sorties encadrées. Les fonds marins se découvrent en plongée ou en snorkeling, lorsque la météo est favorable.
Côn Đảo possède aussi une histoire plus sombre. L’archipel fut longtemps utilisé comme colonie pénitentiaire durant les périodes coloniale et vietnamienne. Les anciennes prisons et le musée de Côn Đảo rappellent cette mémoire avec sobriété. La visite peut être difficile, mais elle donne au voyage une profondeur que les seuls paysages ne suffisent pas à offrir.
Pour profiter pleinement de l’île, louez un scooter, partez tôt le matin et explorez les petites routes bordées de végétation. Les plages de Đầm Trầu et de Ông Đụng sont parmi les plus accessibles. Il faut toutefois éviter de laisser des déchets et rester attentif aux règles du parc : la beauté d’un lieu ne constitue pas une autorisation d’y laisser son empreinte.
Quelques conseils pour voyager autrement au Vietnam
Les régions reculées demandent davantage de préparation que les grandes villes. Les transports sont moins fréquents, les hébergements plus simples et l’anglais moins répandu. Cette relative difficulté fait aussi partie du charme du voyage, à condition de ne pas la confondre avec une absence de précautions.
- Prévoyez large : les routes de montagne sont lentes et les retards fréquents. Évitez de construire un itinéraire au quart d’heure.
- Voyagez selon les saisons : le nord peut être froid et brumeux en hiver, tandis que le centre connaît parfois de fortes pluies entre septembre et novembre.
- Gardez de l’argent liquide : les distributeurs sont rares dans certaines zones et les paiements par carte peu courants.
- Utilisez les services locaux : guides, chauffeurs, maisons d’hôtes et petits restaurants participent directement à l’économie des régions traversées.
- Apprenez quelques mots : un simple « xin chào » ou « cảm ơn » ouvre souvent une porte, parfois seulement un sourire, mais c’est déjà beaucoup.
- Restez discret : demandez l’autorisation avant une photo et respectez les lieux religieux, les marchés et les cérémonies.
Explorer les terres lointaines du Vietnam, ce n’est pas chercher une version vierge du pays. Les habitants y vivent, travaillent, cultivent, commercent et rêvent, comme partout ailleurs. Le voyageur n’arrive pas au bout du monde : il entre dans le monde des autres, avec ses habitudes, ses fragilités et ses merveilles.
Alors, faut-il choisir entre les grands classiques et ces chemins plus discrets ? Pas nécessairement. Une première découverte peut commencer par Hanoï, la baie d’Ha Long ou Hội An, puis s’éloigner progressivement vers les montagnes, les parcs et les villages. Il suffit parfois d’un billet de bus, d’une route mal indiquée et d’un peu de temps disponible pour retrouver ce sentiment ancien : celui de partir sans tout savoir, et de laisser le paysage répondre à sa manière.

